My Life. Le mec à santiags brunes. 2001 (?)
Sur les quais de la ville de Tours, on fait toujours des rencontres intéressantes. En fait, c'est certainement le cas un peu partout, dès qu'on fuit les lumières de la ville et qu'on se plante dans un coin sombre. Je ne sais plus comment il s'appelait. Mais j'ai tout de suite flashé sur ses santiags. Pauvre nouille que je suis (encore parfois) ! Facilement impressionnable à l'époque car je n'y connaissais rien. Je trouvais ça o-ri-gi-nal alors que c'était ri-di-cule. Il avait l'avantage d'être collé à un mur donc dans la pénombre la plus complète. Je n'entendais que sa voix douce en apparence (en fait : brisée par l'alcool) et parfois, comme il s'excitait trop (?), une de ses jambes jaillissait du noir et sa santiag magnifique frappait les pavés. Il ne voulait pas jouir, il voulait m'emmener chez lui. Il avait du mal à bander mais moi j'étais encore assez innocent pour m'imaginer l'amour trouvé dans le fond de la poubelle.
J'ai dit oui alors il est sorti de l'obscurité.
Arrêt sur image. Mon coeur qui s'arrête soudain de battre. Mon sexe qui se vide de son sang.
Une gueule impossible à embrasser. Pas moche mais pas du tout mon genre. Trop rachitique, des joues carrées et nerveuses, rien de généreux. Même son sourire était à gerber. Si on ajoute l'haleine de whisky... Un anti-sexe (pour moi) d'une efficacité redoutable.
Alors j'ai dit "non", comme ça, spontanément, pas de chichis (l'avenir m'apprendra que dans un tel endroit, on oublie les politesses). Il a gueulé et m'a suivi quelques minutes avec le bruit angoissant des fers de ses santiags qui me semblaient tout à coup être celles d'un démon.
J'ai accéléré le pas et je me suis engouffré dans la lumière d'un lampadaire, en haut, dans la rue, là où les pédés en quête ne s'aventurent plus que lorsqu'ils ont éjaculé en bas, ou lorsqu'ils rentrent au petit-matin, la queue molle entre les jambes, de ne pas avoir trouvé ou de ne pas avoir su ce qu'ils cherchaient.
Il était en bas. Il marmonnait. Dans la Loire, des canards s'exprimaient grassement, ça me faisait frissonner. C'était la fin de la nuit. Bredouille. Les couilles pleines mais la tête à la fois vide et remplie d'une déception fataliste. Et ça n'a pas changé. Ou si peu. Sous les pavés des quais de Tours, l'enfer, bouillonnant, se nourrissant des coeurs écorchés sur la pierre.